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Un peu d'Histoire du Milieu français
8 septembre 2016

Trois Marseillais Plein d'Avenir. Partie 6/10 : Zampa/Le Mat, la Guerre de Cent Ans

 Mon livre 

Marseille Interdite, histoire du Quartier Réservé 

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« C'était le 1er février. Il était à peu près huit heures du soir. J'étais allé faire une belote et je rentrais chez moi, à Cassis. Je m'étais marié quelques semaines plus tôt, j'étais tranquille. J'ai garé la voiture, une BMW orange qu'on m'avait prêté, sur le parking de la résidence. Au moment où j'ai ouvert la portière, ils ont commencé à tirer . J'en ai pris partout, dans les jambes, le torse, les bras, le cou, la gueule. Il y a même des plombs qui ont traversés les joues et sont ressortis par la bouche ».

Ainsi Jacques Imbert alias Jacky le Mat, 47 ans lors des faits, raconte-t-il la tentative d'assassinat dont il a été victime le 1e février 1977 devant sa résidence des Trois Caravelles, par trois hommes cagoulés et armés de Colts et d'un fusil à pompe. Touché de vingt-deux projectiles (sept balles de 7,65 et quinze plombs de chevrotine) il survit pourtant, malgré des blessure qui lui causeront la perte d'un œil et la paralysie partielle du bras droit. Un miracle. Et le début d'une terrible guerre des gangs qui va durer plus de dix ans. "La guerre de cent ans du Milieu marseillais" comme la baptiseront certains policiers, et dont nous allons retracer les principales étapes plus en détails. 

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Trois Marseillais plein d'avenir

Chapitre 6 : Zampa/Le Mat, la Guerre de Cent Ans

Soumis à trois mois de convalescence après quatre jours de comas profond, Jacques Imbert a tout le loisir de réfléchir à la tentative d'assassinat dont il a été victime, tout le temps nécessaire pour tourner et retourner tous les scenarios possibles dans sa tête. Parce que les coupables il les connaît bien et s'en fait très rapidement une certitude : il s'agit de Tany Zampa et de son ami Gaby Regazzi, "les Nabos" ("napolitains" en marseillais), à la tête de l'une des plus importantes équipes du Milieu marseillais. Des amis à lui aussi soit dit en passant, mais dans ce Milieu les amitiés valsent aussi rapidement que fusent les balles de 11,43. « J'aurai donné ma vie pour lui, se rappelle Jacques Imbert à propos de Zampa, on a dormi dans le même lit, j'ai porté ses enfants sur mes genoux... il a fallu des années pour que j'arrive à comprendre. Avec le recul, je me dis que j'aurai pu en faire autant. Mais non, non je ne crois pas. Je ne demandais rien à personne. Mais que faut-il faire lorsqu'on vous laisse pour mort sur un parking ? C'est le destin qui est venu me chercher » . Alors, qu'est-ce qui a bien pu motiver les anciens amis du Mat à lui témoigner leur affection à coups de calibre ?

Samuel Flatto-Sharon

On a parlé d'un différent autour du casino Rhul de Nice, contrôlé en sous main par un proche de Zampa, Jean-Pierre "Bimbo" Roche, et sur lequel Jacky le Mat aurait voulu mettre la main, ou encore d'une arnaque sur des paris truqués entre Imbert et Regazzi. Mais la véritable cause du flingage raté serait en fait tout autre : quelques temps avant son agression Jacky Imbert, accompagné de ses fidèles bras droits les frères Cassone - Roland et Serge, respectivement 33 et 29 ans - et d'Henri Bernasconi, un ancien de l'équipe Zampa, seraient allé mettre à l'amende Samuel Flatto Sharon, un homme d'affaire franco-israélien et grand escroc international qui venait de toucher des gros sous, et qui n'entendait pas se laisser faire par les racketteurs malgré leurs pressions. Enlevé à Paris et emmené de force en Suisse dans le coffre d'une voiture, Flatto-Sharon aurait alors été sommé de verser tout le contenu d'un de ses coffres helvètes à ses ravisseurs sous peine d'y passer, soit plus d'une demi-douzaine de millions de francs.

La Canebière dans les années 70

Rapidement Zampa s'en mêle : il connaît bien Flatto-Sharon, les deux hommes se rendant mutuellement service à l'occasion, et demande à Jacky lors d'une entrevue à l'Artistic Bar sur la Canebière de restituer son argent au franco-israélien. Le Mat s'y engage sous quelques conditions, mais Zampa et surtout Gaby Regazzi "prennent le trac" : avec une tête brûlée comme Jacky on ne sait jamais ce qu'il peut se passer, et mieux vaut se protéger. C'est que Gaby est lui aussi de la trempe de ceux qui font parler la poudre avant les palabres, et il monte la tête à ses associés pour en finir une bonne fois pour toutes avec ce Mat ("fou" en argot), qui commence de plus à s'imiscer d'un peu trop près dans les affaires du Rhul. Geste inconsidéré et suicidaire diront certains. Mais le cadet des Regazzi ne semble plus avoir tellement les pieds sur terre depuis que son fils de sept ans s'est tué en tombant d'une fenêtre aux sports d'hiver quelques mois plus tôt, en décembre 1976.

Et voilà que Jacques Imbert survit au guet-apens. Un miracle pour les médecins, une malédiction pour les Nabos, et on connaît le rapport très sérieux que les Napolitains entretiennent avec les malédictions. La guerre est aux portes de leur empire.

Le cimetière Saint-Pierre, à la sortie duquel Gaby Regazzi sera tué

L'heure des combats

Pendant l'hospitalisation d'Imbert, durant laquelle il est changé de chambre chaque nuit pour éviter que les tueurs ne viennent terminer le travail, les frères Cassone, de quinze ans plus jeune que lui, prennent le relais avec leurs amis. Autant pour venger leur mentor que pour se protéger de leurs ennemies. Un mois après le flingage raté du Mat ils ciblent ainsi Gaby Regazzi, 45 ans, tué à coup de pistolet-mitrailleur le 3 mars 1977 à la sortie du cimetière Saint-Pierre où il était allé se recueillir sur la tombe de son fils, comme il le faisait tous les jours à la même heure depuis son décès malgré les mises en garde de ses proches.

Avec la mort de Gaby, Tany Zampa perd là son meilleur ami, son ombre protectrice, un frère qu'il connaît depuis la petite enfance. Et chacun sait, alors, que la guerre sera impitoyable et ne s'arrêtera qu'à la mort de tous les protagonistes. Le Milieu marseillais est en émoi, les principaux acteurs de cette tragédie phocéenne se cachant de leurs ennemies comme ils le peuvent, tout le monde se méfiant de tout le monde et chacun étant sommé de choisir son camp.

Agnès Leroux, disparue en octobre 1977

A peine remis sur pied Jacky le Mat reprend lui aussi les armes ("il a eu tout le temps d'apprendre à tirer de la main gauche" comme dirait l’autre). Le 30 juillet 1977 Bimbo Roche est descendu au 11,43 dans sa Mercedes à Nice. Ce proche de Zampa, gérant de la Camargue, établissement haut-standing des nuits niçoises, était surtout l'un des patrons officieux du Casino Rhul (voir l'article précédent), sa mort venant semer un peu plus le trouble dans ce que la presse a baptisé la "guerre des casinos", un conflit qui sévit alors sur la Côte d'Azur entre les dirigeants du Rhul et ceux du Palais de la Méditerranée, et qui connaîtra son point culminant avec la disparition d'Agnès Le Roux en octobre 77, fille de la patronne du Palais.

Une preuve supplémentaire que le conflit marseillais est en train de prendre des proportions que personne ne semble plus maîtriser. Zampa se brouille même avec ses aînés des Trois Canards (voir le chapitre Les Provinces de Paris de l'article Paris 60's), les Eugène Matrone, Henri Codde, Sauveur Pironti, Nick Venturi et autres Marius Bertella qui l'avaient accueillis à bras ouverts dans leur bar parisien à la fin des années 50, tous reconvertis dans le monde des courses hippiques et des paris truqués tout en ayant toujours une main dans la came et l'autre dans les affaires, à Marseille tout comme à Paris ou en Normandie. Il les accuse en effet d'avoir pris le partie du Mat et les voit volontiers derrière les assassinats de Regazzi et de Roche, eux qui lui avaient disputé un temps le contrôle du casino Rhul.

A partir de là il devient très compliqué de déterminer précisément quels règlements de compte et quelles disparitions participent réellement de cette guerre, sans parler des conflits annexes qui viennent se télescoper à l'affrontement principal. Certains vont même jusqu'à parler d'une centaine de morts au total.

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Et les premiers à payer un lourd tribut à la guerre ce sont les Regazzi, qui vont subir une véritable vendetta de la part de leurs ennemies pour mettre un terme à leurs velléités de vengeance. Après Gaby en mars c'est son neveux Jean-Claude, 32 ans, qui est tué le 21 octobre 1977 de trente balles de mitraillette rue Albe, dans le quartier des Chartreux, alors qu'il s'apprêtait à partir pour la chasse. Six mois plus tard, le 12 avril 1978, c'est Jean-René Regazzi, le frère aîné de Gaby, qui est abattu par trois hommes à Mourepiane dans les quartiers nord avec son ami Georges Kieusseyan dit Jo l'Arménien, à la sortie de la pizzeria de sa compagne. Le doyen de la fratrie enfin, Barthélémy dit Mimi, protégé un temps des balles par une condamnation à 14 ans de prison en 1972 pour sa participation à un vaste trafic d'héroïne, est finalement abattu, à l'âge de 63 ans, le 19 octobre 1985 au volant de sa voiture sur le boulevard Saint-Just, à quelques centaines de mètres du lieu où son fils Jean-Claude avait été assassiné huit ans plus tôt presque jour pour jour.
Point final de la carrière criminelle du clan Regazzi, à qui on en voulait visiblement beaucoup .

Entretemps pourtant la justice a bien essayé de limiter les dégâts. Le 25 novembre 1977 Jacques Imbert est interpellé rue Negresko, à deux pas du stade Vélodrome, alors qu'il planque dans une voiture en compagnie de deux fidèles, Georges Masia et Etienne Armao, armé d'un pistolet Herstall 9 mm et d'un Smith & Wesson Special 38. Non loin de là habite en effet un ami de Zampa, Georges Carvin, chez qui "le Grand" élit parfois domicile, a cru comprendre Jacky le Mat. Le miraculé de Cassis part pour six mois au trou pour port d'armes, ce qui n'a pas l'air de mettre un coup de frein aux échanges de tir, bien au contraire.

Roland Cassone

Et si les premières morts violentes à émailler l'année 78 semblent être du côté de Zampa, c'est aussi au tour de l'équipe de Jacky le Mat de subir quelques coups durs. Le 22 avril 78 les frères Roland et Serge Cassone, sans doute les membres les plus actifs de l'entourage du Mat que certains voient volontiers derrière la série de morts violentes chez les Regazzi, sont pris pour cible par quatre hommes qui se font passer pour des policiers en civil et les attaquent au fusil de chasse, au pistolet automatique, au pistolet-mitrailleur et à la carabine sur les hauteurs de Marseille, devant un pavillon abandonné sur le chemin qui mène à leur villa. Roland, grièvement blessé, a tout juste eu le temps de riposter avec son 7,65 et de s'extraire de son véhicule pour ramper à travers les pins, mais son petit frère Serge n'en réchappe pas et meurt sous ses yeux. Une opération commando qu'aurait mis sur pied Jeannot Toci, le demi-frère de Tany Zampa, à qui Roland vouera désormais une haine sans limite. Une animosité réciproque qui ne se soldera que vingt ans plus tard, à la mort de Toci.

En attendant c'est un autre ami de Jacky le Mat et de Roland Cassone qui perd la vie un mois plus tard, Henri Bernasconi, considéré comme un traître par Zampa et consors pour avoir participé à l'enlèvement de Flatto-Sharon à l'origine de toute cette bouillabaisse marseillaise, descendu à bord de sa fourgonnette par deux motards le 18 mai '78, quatre jours avant la sortie de prison de Jacques Imbert.

Des années de plomb "à la marseillaise"

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De nombreux autres cadavres ont été mis sur le dos de cette guerre en cette fin des années 70 sans qu'on sache jamais vraiment si c'était à juste titre ou non : Jean-Pierre Der Ohanessian, l'un des fidèles de la première heure du clan Zampa et ami de Tany depuis ses jeunes années, Félix Cattaneo, Robert Carvin, Nicolas Mariano, Pancrace Santoni, Antoine Savelli, Richard Minassian, Jean Garcia, Gilbert Roux, Homère Filippi (l'un des commanditaires présumés de l'assassinat du juge Michel), jusqu'aux anciens du Gang des Blouses Grises, cette équipe de braqueurs qui défraya la chronique dans les années 50-60 : Jean-Gabriel Bianchini dit Jeannot le Corse, 55 ans, tué le 3 septembre 1979 dans son bar à la Joliette, Pierre Castagna dit Pierrot la Boulange, 61 ans, abattu le 17 août 1981 dans son bar-tabac du boulevard Finat-Duclos (avenue de sinistre réputation où trois amis de Francis le Belge avaient déjà été tués en 1972 et où dix cadavres avaient été ramassés dans le bar du Téléphone en 1978), et André Barberis dit Chéri-Bibi ou La Serrure, 57 ans, tué dans un bistrot des Chartreux par deux hommes armés alors qu'il regarde Le Parrain de Coppola sur la télé du bar.

L'assassinat du juge Michel

Autant dire que l'ambiance est pour le moins tendue à Marseille en ces années-là, le massacre du bar du Téléphone le 3 octobre 1978 (voir l'article Zampa au sommet), qui laissa dix homme sur le carreau, venant rajouter encore un peu plus à la morosité ambiante. Trois ans plus tard, le 18 juillet 1981, avait lieu la tuerie d'Auriol, à trente minutes de Marseille, pendant laquelle Jacques Massié et cinq membres de sa famille dont son fils de sept ans étaient massacrés par un commando ultra-déterminé dans le cadre d'une rivalité entre membres du SAC (Service d'Action Civique), la police parallèle des Gaullistes et du RPR. Puis, le 21 octobre 1981, c'est le juge Michel qui perdait la vie boulevard Michelet, assassiné par deux hommes à moto à cause de sa fâcheuse tendance à vouloir mettre son nez là où il ne fallait pas. Plusieurs attentats racistes secouent également Marseille en ces années-là, des bombes visant expressément des quartiers arabes et gitans, en juin 1981 dans les cités de la Cayolle et de Bassens, puis de nouveau à la Cayolle en mars 83, sorte de remake des grandes ratonnades de 1973 qui avaient causées la mort d'une vingtaine d'Algériens dans tout le sud-est.

De véritables "années de plomb" à la marseillaise en somme, marquées du sceau de la violence et des liens décomplexés entre monde des affaires, monde des voyous et monde politique. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si les statistiques des règlements de compte explosent littéralement à cette époque : en 1986, année record, on dénombrait 45 assassinats entre malfaiteurs dans la région marseillaise, contre une vingtaine aujourd'hui pour les pires années - bien que 2016 semble se profiler comme une nouvelle année noire en la matière.

...Et les Affaires continuent

Jacky le Mat

Zampa

Pourtant, en ce qui concerne la guerre des gangs proprement dite entre Tany et Jacky, le début des années 80 semble marquer une certaine accalmie, malgré des règlements de compte éparses. L'un, Zampa, se concentre principalement sur son empire de boîtes de nuit dispersées sur toute la côte tandis que l'autre, Imbert, se fait toujours aussi discret que par le passé, planqué tantôt à Paris, tantôt dans l'une de ses propriétés à l'étranger, ou bien encore sur l'un de ses trois bateaux - et bientôt quatre, surveillant avec assiduité et passion la finition du yacht qu'il a acheté pour 2,5 millions de francs dans le Calvados, à quelques kilomètres du haras de son ami Marius Bertella, l'ancien patron du bar des Trois Canards, et à quelques kilomètres supplémentaires de celui d'un autre pilier du bar parisien, Coco Alboréo. C'est que si Imbert se fait plus discret que Zampa, les affaires elles ne ralentissent pas, à Marseille, Paris ou ailleurs, et les anciens des Trois Canards avec qui il est en très bons termes en sont des pourvoyeurs de première main, toujours dans des coups fumeux.

La seule fois où Jacky Imbert sera inquiété dans ces années-là c'est le 15 novembre 1981, lorsqu'il est arrêté pour sa participation supposée au braquage des 132 coffres d'un hôtel de luxe du Var pour plusieurs millions de francs. Un casse dont la police imagine Imbert être le cerveau, et les bras armés les jeunes Georges Tapero, Marcel Vergoby et Théophile Skillas, le neveux des frères Cassone, tous relâchés au mois de février suivant faute de preuves.

Gaston Defferre

Mais si la discrétion semble payer pour le Mat, la sûr-exposition, elle, va jouer des tours à Tany Zampa. En effet après l'assassinat du juge Michel en octobre 1981 tout les regards se portent inévitablement sur celui que la presse a désigné (bêtement) comme étant le parrain incontestable de la ville. Même le maire de Marseille et désormais ministre de l'Intérieur Gaston Defferre déclare ouvertement qu'il veut faire tomber Zampa, dans une stratégie de "nettoyage" de ses amitiés avec le Milieu depuis qu'il a été nommé ministre par François Mitterrand (l'autre grande figure à en faire les frais sera Nick Venturi, ancien de la Résistance, des vendettas corses, de la French Connection et des Trois Canards, qui sera incarcéré en 1982 pour une affaire de fausses factures).

Dès lors Zampa ne peut plus faire un geste sans être surveillé et doit redoubler de vigilance dans les affaires. Puis survient l'affaire Hoareau en 1983, qui va signer sa chute, pour le plus grand bonheur de ses ennemies. Les combats, eux, continueront encore un temps avant de s’évaporer dans la fumée des douilles de 11,43 quelques années plus tard. De biens belles histoires qui vous seront raconter dans le prochain article. A bientôt. 

Gaétan Zampa menottes aux poignets en 1984

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