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Un peu d'Histoire du Milieu français
15 octobre 2026

Une année dans le Quartier Réservé de Marseille

Répartition des établissements prostitutionnels du Quartier Réservé

 

Haut lieu de fête et de débauche, accueillant toutes les populations du monde dans ses 90 établissements malfamés, le Quartier Réservé du Vieux-Port fut, pendant 60 ans, le centre névralgique du Milieu marseillais, et la seule zone de la ville où la prostitution était entièrement légale et autorisée. 

 

Cependant, au-delà du cliché pittoresque et d'un quotidien assez tranquille en journée, il s'agissait à la nuit tombée d'un quartier extrêmement violent, un petit Chicago connu dans le monde entier, où les morts et les blessés se ramassaient à la pelle. Le journaliste américain Basil Woon écrivait ainsi en 1929 dans son Guide to the gay world of France : « La lie du monde s’est déversée ici… Marseille est le port le plus mauvais du globe ».

 

Pour vous donner une idée de cette réalité pour le moins brutale, voici le compte rendu d'une année complète de crimes dans le Quartier Réservé, en l'occurrence 1927, choisie au hasard de mes recherches.

 

J'ai pour ce faire recensé tous les homicides commis cette année là, ainsi que les différentes fusillades enregistrées dans la presse locale, sur ce petit territoire de 500 mètres sur 200, regroupant 25 rues, 4 places et 10 000 habitants. Résultat : 11 meurtres, 28 fusillades et 30 blessés par balle, pas moins. Même les quartiers les plus meurtriers de ces dernières années, comme la Paternelle et ses alentours (au cœur de la guerre de la DZ Mafia en 2023), la Belle-de-Mai ou Saint-Mauront, n'ont jamais atteint de tels chiffres. 

 

[ En plus des 17 rues du Quartier Réservé stricto sensu, j'ai également pris en compte trois places des alentours (Victor Gélu, Villeneuve et Daviel) ainsi que huit rues (Taulisse, Martégales, Guirlande, Rose, Torte, Coutellerie, Bonneterie et Fontaine-Rouvière) ]

 

 

  • Bilan de la nuit du Réveillon 1927 dans le Quartier Réservé : un mort et deux blessés graves. Une première bagarre éclate vers 22 heures entre plusieurs Italiens dans un bistrot de la rue de l'Amandier. Giuseppe Boggia, ouvrier du port, est grièvement blessé d'une balle dans le ventre.

 

  • Un peu plus tard dans la même rue, ce sont cette fois des Algériens qui se prennent de querelle. L'un d'eux, Mohammed Ferrala, est blessé de plusieurs coups de couteau.

 

  • Toujours le soir du jour de l'An, dans un bar de la rue de la Loge, le Guadeloupéen Justin Romani-Berton est tué par un compatriote de cinq balles dans le corps. Les deux hommes, maquereaux notoires, convoitaient la même femme.

 

Place Victor Gelu

 

  • Le 24 janvier, au numéro 14 de la rue Torte, vers 2 heures de l'après-midi, l'Italien Pierre Covello tire trois balles sur Antoinette Imperato, jeune femme de 18 ans qui repoussait ses avances depuis plusieurs mois (elle-même connue de la justice pour complicité d'assassinat alors qu'elle n'avait que 16 ans), avant de se donner la mort d'une balle dans la tête.

 

  • Le 29 janvier dans la nuit, le navigateur Silva Blanco, 21 ans, est grièvement blessé d'une balle de revolver, alors qu'il circule dans la rue de la Loge.

 

  • Le 9 février le corps sans vie d'un marin algérien, Mohammed Ben Jahar, est retrouvé criblé de balles sur le Quai du Port, à l'entrée du Quartier Réservé.

 

  • Dans la nuit du 19 février, suite à une simple moquerie, un marin guinéen tire sur un groupe de compatriotes à l'angle des rues Radeau et Bouterie, blessant grièvement l'un d'eux au poumon.

 

  • Le 26 février vers 21 heures, Hippolyte Rolland, 29 ans, est tué de trois balles à bout portant sur la place Victor-Gélu par ses deux beaux-frères, pour un différent d'ordre familiale.

 

Rue Bouterie

 

  • Le 14 mars à 1 heure du matin, l'Algérien Mohammed Belkir est blessé de deux balles à la jambe dans la rue de l'Amandier.

 

  • Le 31 mars vers 21 heures Georges Lagarides, patron d'un bar de la rue Lanternerie, se prend de querelle avec l'un de ses pensionnaires, le marin Georges Cinzano, pour un différent d'ordre financier. Le marin frappe alors le patron à coups de barre de fer sur la tête, lequel réplique à coups de revolvers et blesse grièvement son antagoniste.

 

  • Dans la soirée du 9 avril dans la rue de Bourgogne, Pascal Esposito, 24 ans, est blessé d'une balle à la jambe suite à une querelle avec un de ses voisins. 

 

  • Le 4 mai, la police découvre deux hommes blessés par balle dans la rue de Bourgogne, suite à une fusillade entre maquereaux ayant eu lieu quelques instants plus tôt rue de la Loge.

 

  • Le 29 mai une prostituée de la rue Bouterie, Angèle Corsa, est blessée chez elle d'une balle à la jambe tirée par un client arabe.

 

 

  • Le même soir sur la place Victor Gelu, l'Espagnol Raphaël Costa est roué de coups par des maquereaux rivaux qui convoitaient sa protégée. Costa sort un revolver et fait feu sur ses ennemis : l'Italien Giuseppe Ricci est grièvement blessé, tandis que le Corse Paul Pracosi succombe dans la nuit à l'hôpital.

 

Rue Figuier-de-Cassis

 

  • Le 18 avril vers minuit, une altercation éclate à la sortie d'un bar de la rue de la Loge entre un groupe d'Italiens éméchés et des nervis marseillais, qui sortent les revolvers et tirent dans le tas. Quatre Italiens sont hospitalisés, tandis qu'un passant, Jean Ciattoni, est tué d'une balle perdue. Le tireur, Jean Tomini, commettra un nouveau meurtre trois semaines plus tard contre un photographe danois, retrouvé étranglé dans sa chambre le 12 mai 1927.

 

  • Le 3 juin dans un bar de la rue Bouterie, un soldat du 7e régiment des Spahis se prend de querelle avec une prostituée et la menace d'un rasoir. La patronne de l'établissement Emma Rey sort alors un revolver et tire deux balles dans les jambes du militaire, tandis qu'une troisième blesse un passant par accident.

 

  • Le 5 juin vers 2 heures du matin, sur le Quai du Port à l'entrée du Quartier Réservé, une prostituée maghrébine, Zora Abdelkader, vide son revolver sur son souteneur, un certain André Bonavita, et le blesse à plusieurs reprises.

 

Rue Coin-de-Reboul

 

  • Le 23 juin au petit matin dans la rue Caisserie Joseph Bois, marchand de meubles de 51 ans, est tué dans son magasin par un concurrent qui lui tire dessus à trois reprises. Le meurtrier, Nicola Patricelli, est un commerçant italien sujet à de graves accès de démence suite à une blessure à la tête reçue pendant la guerre.

 

  • Le 29 juillet un marin anglais armé d'une barre de fer, William Payne, entre de force dans une maison close de la rue de la Reynarde d'où il avait été éconduit. Le patron de l'établissement, Marius Savournin, sort son revolver et le blesse de trois balles dans le bras.

 

  • Le même soir, un peu plus bas sur le Quai du Port, le marin Ferdinand Ferrara est blessé d'une balle dans la jambe.

 

  • Le 12 août vers 20 heures 30, le maquereau Félix Conte, voulant corriger sa « gagneuse », lui  tire dessus sur le Quai du Port mais la manque et atteint par erreur une simple passante à l'abdomen, Antoinette Cincotto, 23 ans.

 

  • Le 6 septembre le patron d'un bar de la rue Bouterie, Edmond Bruant, est blessé de cinq balles de revolver par un certain Léon Dupont, qu'il avait menacé plus tôt dans la soirée pour d'obscures raisons.

 

Un bistrot malfamé du quartier

 

  • Le 9 septembre vers 21 heures, le maquereau Pierre Auletto est tué de trois balles dans le corps à la terrasse d'un bar du Quai du Port par son ennemi Jean-Baptiste Antonelli, marin corse qui avait tenté de lui voler sa « femme ».

 

  • Dans la nuit du 11 septembre le corps sans vie d'un jeune Guinéen de 19 ans, Lamine Traoré, est découvert par des policiers dans la rue Lancerie.

 

  • Le 2 octobre vers 5 heures du matin, un certain Abdelkader est attaqué par un « groupe de Noirs » sur le Quai du Port, qui le blessent de deux coups de revolver.

 

  • Le 22 octobre un Sénégalais de 30 ans est blessé de deux balles en bas de chez lui dans la rue Bouterie.

 

  • Le 30 octobre dans la rue de la Guirlande, suite à un différent d'ordre financier, Vincent Giovanini est tué d'une balle dans la gorge par le Corse Jeannot Cervella.

 

  • Le 4 décembre vers 22 heures, l'Algérien Brahim Ben Amondah est blessé d'un coup de revolver à la main au cours d'une altercation sur la place Victor Gelu.

 

Rue de Bourgogne

 

  • Le 9 décembre vers 13 heures, suite à une querelle de voisinage, une violente bagarre éclate entre plusieurs femmes de la rue de Bourgogne, armées de rasoirs et de couteaux, lorsque des coups de feu claquent. Thérèse Bizarro, 43 ans, est tuée sur le coup, tandis qu'un homme et deux femmes sont blessés. Le tireur, Vincenzo Cocchia, fait ensuite feu sur les policiers venus l'arrêter, et parvient à prendre la fuite.

 

  • Le 12 décembre dans l'après-midi, après une vive altercation dans la rue Poissonnerie-Vieille, la jeune Marie La Rocca tire sur sa belle-mère Marie Capirchia dans la rue de la Prison, l'accusant de vouloir l'éloigner de son bien-aimé, et la blesse d'une balle à l'épaule.

 

  • Dans la nuit du 19 décembre le corps de Lucien Ganivette, natif de Barcelone, est retrouvé baignant dans son sang dans la rue des Martégales, atteint d'une balle à la tête. Il était recherché pour vols depuis plusieurs mois.

 

Pour le jour de l'An 1928, après une année pourtant très chaude, aucun évènement particulier n'était à déplorer dans le Quartier Réservé. Mais ailleurs dans Marseille le drame, encore et toujours, était de la partie : dans le quartier de la Viste, alors que la fête battait son plein, un homme était abattu d'un coup de fusil de chasse dans un bar restaurant de la route nationale. A Périer, c'est une femme qui était agressée par rôdeur, tandis que dans le quartier arabe de la rue Sainte-Barbe deux hommes étaient blessés par balle par un marin de passage dans le port. Triste routine de la Marseille d'antan...  

 

 

Pour aller plus loin, j'invite tout un chacun à lire mon livre Marseille Interdite. 1878/1943 : histoire du Quartier Réservé (400 pages, 80 photographies, 25 euros) paru à la Manufacture de Livres le 20 juin 2024.

 

 

 

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