Minos napolitains du vieux Port

Le 17 février 1943, Marseille pleure ses vieux quartiers, méthodiquement détruits à la dynamite par l'occupant allemand. « Marseille est le chancre de l'Europe, avait alors déclaré le chef des troupes SS Karl Oberg, et l'Europe ne peut pas vivre tant que Marseille ne sera pas épurée ».

En l'espace de trois semaines ce sont ainsi près de 1500 immeubles qui sont dynamités, effaçant de la carte une cinquantaine de rues. 20 000 personnes sont délogées et voient leurs biens pillés, 2000 pseudo-suspects sont envoyés dans des camps de prisonniers, 800 juifs sont déportés. Le tout sur fond de spéculation immobilière de la bourgeoisie marseillaise, cachée dans l'ombre de la vindicte allemande.

Mais derrière ce drame humain et urbain, c'est aussi un morceau de l'histoire du crime phocéen qui disparaît. Un petit entrelacs de ruelles délabrées situées au cœur de Saint-Jean : le Quartier Réservé, qui fut pendant 40 ans le haut-lieu de la pègre marseillaise. Lieu de misère, de fête et de prostitution, de plaisirs et de violence, il a fait et défait des carrières, connu ses guerres et ses règlements de compte, son apogée et son déclin. Un quartier nocturne qui ne dormait jamais, et fut célèbre à travers toute la Méditerranée. Un quartier qui vécut au rythme du bal musette, du ragtime et du jazz joué par des pianos mécaniques, mais aussi au son des coups de revolver, des coups de sifflet et des rixes entre bandes. Le ferment du Milieu marseillais, et son lieu de naissance véritable.

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Les Vieux Quartiers en 1930

Genèse d'un quartier chaud

En 1878 Marseille se dote, à l'image de nombreuses villes de France et des colonies, d'une petite zone franche où la prostitution serait légale. Un Quartier Réservé comme on les appelle alors, regroupant les rues chaudes de la ville aux abords du Vieux-Port. La position de Marseille en tant que premier port de la Méditerranée, boosté par l'ouverture du Canal de Suez en 1869, amène en effet un flot continu de voyageurs sur la cité, plus d'un million par an dit-on, dont 300 000 marins en transit. La ville devient ainsi un potentiel bordel à ciel ouvert, source de revenus mirifiques pour les malfrats, le plus beau lupanar de la Méditerranée bientôt connu de tous les matelots des 7 mers.

Rue Lanternerie

Dans le quartier du Vieux-Port grouille en effet une faune venue du monde entier. Tirailleurs sénégalais en uniforme bleu et chapeau rouge, zouaves en habits arabes, petits cireurs napolitains goguenards, marins scandinaves à la boisson facile, commerçants chinois et indochinois en costume oriental, dockers italiens en marcel et casquette, vendeurs à la sauvette grecs et arméniens, pêcheurs corses et crieuses au poisson siciliennes, soldats de toutes les armées, navigateurs de tous les continents. Un véritable melting-pot multi-ethnique alors unique en son genre. Et surtout, pour la pègre, un réservoir infini de clients potentiels pour faire fructifier les revenus du proxénétisme dans le Quartier Réservé, qui devient à la fin du XIXe siècle, en même temps que se développe le port, le centre névralgique du Milieu marseillais.

 

rue de Bourgogne

La Fosse et son univers parallèle

Le Quartier Réservé, que les Marseillais surnommaient plus volontiers « la Fosse », n'était en fait qu'un petit rectangle de 300 mètres sur 100, regroupant une quinzaine de rues et ruelles étroites aux abords du Vieux-Port, juste derrière le bâtiment de la mairie. Une Fosse qui prend donc place en plein milieu du vaste quartier Saint-Jean aujourd'hui disparu, que l'on surnommait alors "la Petite Naples" tant l'immigration du Mezzogiorno italien y était importante. Un entrelacs de ruelles sombres et d'immeubles vétustes grimpant du Vieux-Port vers la colline du Panier, une casbah miséreuse avec sa marmaille bruyante, son linge aux fenêtres et ses ruisseaux au milieu du trottoir, et même, fut un temps, son propre dialecte local, le sanjanen.

La Rue Bouterie

Le Quartier Réservé s'articule alors autour de la rue Bouterie qui le traverse de part en part sur plus de 200 mètres, accueillant une quinzaine de bars malfamés. On y retrouve les prostituées meilleur marché, bossant dans des taudis sombres et humides pour l'équivalent d'un litre de vin rouge par passe, d'où leur surnom de « filles à litron ». Elles seraient entre 100 et 200 à travailler dans cette seule artère, soit dans les bars meublés (de petits hôtels de passe attenant à un bistrot), soit dans les magasins (des appartements en rez-de-chaussée donnant directement sur la rue). Assises sur des chaises de fortune, debout sur le pas des portes ou devant les bistrots, elles alpaguent la faune de militaires et de fêtards qui déambulent dans le quartier tous les soirs, au milieu des gamins des rues et des travailleurs revenant des docks ou des bateaux de pêche, dans une ambiance canaille de joyeux désordre.

Sur la frontière Est du quartier, la rue de la Reynarde accueille les plus beaux établissements et les plus belles dames. On y trouve quasiment un bordel de grande classe à chaque numéro de la rue, avec ses enseignes lumineuses et ses façades du XVIIIe, chapeauté par des mères maquerelles aussi maternelles qu'autoritaires : le Auline, le Théo, la Madeleine, le Flamboyant, A La Lune, Au Chat Noir, le New House, le Rebecca, et dans les deux-trois rues adjacentes le Marthe, Chez Aline, le Chicago House, le Cythéria, les Palmiers, les Glaces. Le quartier ne compte alors au total qu'une vingtaine de bordels officiels, mais n'importe quel petit hôtel, n'importe quel logis ou appartement pouvaient aussi faire office de lieu de travail non homologué.

Guide Officiel du Quartier RéservéAvec l'invention des frères Lumière viendra également s'ajouter aux curiosités du coin les premiers cinémas pornos, dont les films sont projetés dans l'arrière-salle des maisons les plus modernes, tandis qu'en marge de la marge la prostitution homosexuelle et les travestis se font eux aussi une place sur le trottoir.

Des livrets touristiques fripons viendront même vanter les plaisirs secrets du Quartier Réservé après la Première Guerre Mondiale. Des écrivains, des artistes peintres et des chansonniers en tous genres auront leurs habitudes dans ces rues pour le moins inspirantes. Sans oublier les fameux guides informels, qui guettent le voyageur curieux à la descente des navires, l'abordant discrètement pour lui proposer de faire le tour des arcanes secrètes du Quartier Réservé pour une poignée de francs, chaque bordel visité rétribuant à son tour le petit guide.

On y pratique alors une spécialité toute marseillaise que l'on appelait " le coup du chapeau " : les soirs de mauvaise pêche les prostitués en mal de clients volaient au hasard le couvre-chef d'un bourgeois distrait avant de prendre la fuite. La victime, croyant à une mauvaise plaisanterie, suivait alors la voleuse dans un coin sombre et se voyait intimer l'ordre par un marlou patibulaire de coucher avec la dame contre rémunération s'il voulait revoir son bien, sous peine de se faire voler purement et simplement. La routine de ces bas-fonds marseillais où se retrouvent au coude à coude malfrats, prostituées, bourgeois, militaires, matelots, gamins des rues, honnêtes travailleurs, artisans, agents de police, noctambules et artistes en tous genre.

 

La Rue Bouterie

Des Macs et Des Filles

Ces messieurs les maquereaux sont alors principalement issus des Vieux Quartiers déshérités du centre historique (Saint-Jean, le Panier, Belsunce, Les Grands Carmes...), ou bien viennent des faubourgs ouvriers du nord de la ville (la Belle-de-Mai, Saint-Mauront, Saint-Lazare...). Si le souteneur classique n'a alors qu'une seule protégée, dont l'activité lui permet d'alimenter son train de vie de petit nervi, le gros poisson peut régner lui sur un cheptel allant jusqu'à une dizaine de filles, qu'il place dans les plus beaux bordels de la ville ou qu'il envoie travailler à l'étranger chez ses amis en cavale. 

L'Equipe de Fer de René Lambert dit Le Grand

Les macs mènent ainsi une vie d'oisiveté, se retrouvant volontiers à l'heure de l'apéro dans les innombrables bistrots des quartiers louches ou aux terrasses de café de la Canebière et du Cours Belsunce. S'amusant à jouer les durs tout en sirotant un verre de pastis ou d'absinthe, ils misent des sommes astronomiques aux cartes ou aux dés dans des arrière-salles enfumées. Le soir venu ils s'en vont dilapider l'argent de leurs protégées dans les cabarets et les bals à la mode du moment, et passent leur dimanche dans les guinguettes et les auberges de l'arrière-pays, ou sur le bord de mer avec la gagneuse de leur cœur.

Ils sont alors principalement italiens, corses ou bien marseillais pur jus, les plus nombreux en somme, qui se mélangent volontiers et forment un premier embryon de Milieu criminel à l'échelle de la ville. Les Italiens en particulier pâtissent d'une très mauvaise réputation en cette Belle Époque (1889-1914) où l'immigration transalpine se fait galopante à Marseille, totalisant près de 100 000 individus, soit 20% de la population totale de la ville. Redoutés pour leur tempérament colérique et la facilité avec laquelle ils distribuent les coups de poignard dans les rixes, comme en atteste d'ailleurs la chronique judiciaire du temps, les Ritals les plus marioles représenteront logiquement des recrues de premier choix pour les bataillons de la pègre. Mais il faut aussi compter dès cette époque, en lisière, avec des proxénètes occasionnels ou endurcis venus des quatre coins du monde, soldats déserteurs, marins sans affectation et vagabonds des cinq continents. 

rue bouterie

Les prostituées, elles, des filles de la misère dans la plupart des cas, seraient entre 2 et 7000 dans la ville, âgées de 20 ans en moyenne, venant de toute la France mais aussi de l'étranger et des Colonies. « Marseille, ville proxénète qui donne ses fils à la mer et ses filles aux marins » écrira ainsi Louis Brauquier en 1926 dans Aux Armes de Cardiff. Plus ou moins consentantes, soumises à un contrôle médical hebdomadaire strict, ces jeunes filles sont souvent entrées un peu par hasard dans cet univers, trompées par un amant manipulateur ou par un beau parleur qui s'en va courir les balètis du dimanche à la recherche de proies faciles. Menées à la dure par leur mac, les filles sont pourtant bien souvent aveuglées par un sentiment de dépendance amoureuse bien réel qui les trompe dès le départ.

Leur dépendance est aussi plus prosaïquement financière, la loi de la rue voulant que 100% des gains de la travailleuse reviennent à leur homme en échange de sa protection, d'un logement et d'un peu d'argent de poche. La prostituée ne peut alors quitter le trottoir qu'en achetant à prix d'or sa liberté, c'est-à-dire en travaillant tant et plus pour payer l'amende pharaonique de rigueur dans cet univers.

Leur homme n'a quant à lui qu'à attendre sa comptée tous les soirs, et alterner entre menaces et promesses mensongères pour garder la gagneuse dans son giron, protégeant son bien à son corps défendant contre les appétits de la concurrence. C'est que les filles de mauvaise vie sont considérées comme de la simple marchandise, vendues et rachetées entre maquereaux, placées contre rémunération dans les bordels, envoyées au tapin à travers les maisons closes de toute la France et de l'étranger comme de simples colis de luxe.

Le Marcelle Bar de la rue Bouterie

 

1903 : La première Guerre des Gangs de Marseille

Dur tatoué

On est alors en ce début de XXe siècle en plein dans l'époque des nervis, l'équivalent marseillais des Apaches parisiens, voleurs ou proxénètes pour la plupart. Espadrilles aux pieds, casquette sur le haut du crâne, gilet bleu de travail, foulard noué autour du cou et tatouages sur tout le corps, le nervi effraie le bourgeois marseillais et écume les bas-fonds de la ville, et tout particulièrement le Quartier Réservé dont il a fait son nid. Adepte de la bagarre au surin, du coup de gourdin et du petit pistolet bouledogue, cette race de voyou va tout particulièrement défrayer la chronique autour des années 1903-1905, faisant battre des records de criminalité au département des Bouches-du-Rhône.

En ces années-là un terrible conflit va en effet éclater au cœur du Quartier réservé, sans doute la première véritable guerre des gangs que connut Marseille. D'un côté on a la Bande des 21, qui s'est formée vers 1900 à Saint-Jean. Elle regroupe des durs à cuire corses et italiens, tous proxénètes, style chapeau melon, montre à gousset en or et veston flambant neuf. Ils dominent alors la Fosse l'arme au poing et font la loi dans les vieux quartiers. A leur tête on retrouve François Albertini dit le Fou, né en Corse 30 ans plus tôt. Un malfrat élégant et intelligent à la violence implacable, connu pour envoyer au fond des mers les prostituées qu'il juge trop récalcitrantes.

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En face d'eux se dresse la Bande de l'As de Trèfle, des terreurs de faubourg venues du très populaire quartier ouvrier de Saint-Mauront, au nord de la ville. On les reconnaît à la carte de jeu qu'ils portent tatouée sur le bras droit. Ceux-là donnent plutôt dans le vol sous toutes ses formes, de l'attaque au pistolet au cambriolage d'entrepôt, et méprisent plus que tous les proxos m'as-tu-vu de Saint-Jean, qui gagnent lâchement leur vie au crochet des femmes.

Dominés par la figure charismatique de Louis Ausset dit Testasse, ceux de l'As de Trèfle commencent pourtant à donner eux aussi dans le proxénétisme et fréquentent de plus en plus assidûment le Quartier Réservé. Ils y font du grabuge et imposent leur protection à de nombreuses dames pourtant déjà prises, se comportant en seigneurs conquérants dans les établissements de la Fosse. La tension devient alors de plus en plus palpable dans les rues chaudes.

L'étincelle qui mettra le feu aux poudres éclate un soir de 1903, lorsque le chef des 21 François le Fou a l'audace de prendre par la force la très belle Thérèse, une prostituée pourtant déjà mariée au Blond, un mec de Saint-Mauront. Quelques jours plus tard son ami Testasse et ses comparses de l'As de Trèfle font une descente vengeresse dans la rue du Coin de Reboul, le QG de l'équipe adverse. Tirant des coups de feu à la volée ils tuent deux macs de la bande des 21, et profitent par la suite de leur coup d'éclat pour se mettre à rançonner les gros tenanciers et les petits souteneurs du quartier.

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Mais la guerre est désormais déclarée et Marseille ne connaîtra plus d'accalmie trois années durant. Les scènes de violence se multiplient alors entre les deux bandes : batailles rangées sur les terrains vagues du Lazaret, embuscades au couteau sur la Canebière, guet-apens au coin du cours Belsunce, duel au pistolet sur le bord de mer, assassinat en plein milieu d'un spectacle de music-hall à l'Alcazar, bagarres générales dans les cafés du Vieux-Port, et tout un tas de fusillades plus ou moins sérieuses à travers toute la ville, dont l'une causera un soir la mort d'un militaire innocent, un autre celle d'un policier malchanceux.

Nervis de Saint-Jean (Sauveur Di Cecca, Charles Rossetti dit Pitchounet, Michel Scotto, Paul Lucchini dit Longhi)

Seule l'arrestation d'une partie de la bande des 21 en mai 1904 suite au meurtre d'un traître, puis en 1905 pour diverses affaires de violences, mettra un sérieux coup de frein à la bataille du Quartier Réservé. Une grosse partie de l'équipe de Saint-Jean s'en va alors chercher l'aventure et la fortune loin de là, dans les lupanars de l'Amérique du Sud qui tendent alors leurs bras aux marlous français, à La Havane, Buenos Aires ou Caracas, les nouveaux eldorados de la prostitution internationale.

Les résaux de la Traite des Blanches sont en effet alors en train de se mettre solidement en place, et permettent aux proxénètes marseillais et d'ailleurs de faire travailler leurs filles à travers le monde entier : dans les bordels portuaires des colonnies du Maghreb, à Tunis, Oran, Alger, Tanger, mais aussi au Caire et à Alexandrie en Egypte, à Londres, à Barcelone capitale des voyous en cavale, à Dakar, à Shangaï et Saïgon, et bien sûr en Amérique du Sud. Autant de points de chute où sévissent déjà de petites communautés de truands français très bien implantées, bandits en cavale ou évadés du bagne, ceux que dans le Milieu on va bientôt appeler les "Voyageurs ". C'est eux qui vont véritablement faire la puissance financière de la pègre dans les années à venir, transformant la prostitution française en superbe machine à fric internationale.

François Albertini (1) avec une partie de la bande des 21

 

Témoignages sur le vif

Une guinguette créole de Marseille« Dans ce patelin, y a tous les jours des bagarres au couteau ou au pistolet, quand c'est pas pire ! » Ces mots sont de l'écrivain noir-américain de Harlem Claude McKay, qui séjourna plusieurs mois à Marseille en 1927 et en tira un roman de 400 pages, Banjo. Tout autant fasciné qu’écœuré par la cité phocéenne, il y vivra une existence d'artiste bohème, au milieu d'une bande hétéroclite de musiciens noirs échoués dans la débauche des rues chaudes. Il fut ainsi le témoin privilégié de la vie des bas-fonds marseillais, sa frénésie de fête et son tumulte incessant dans les vapeurs d'alcool et de jazz. 

Tout au long de son récit l'ambiance inquiétante de la Marseille des années 20 s'offre ainsi au lecteur : un soir c'est un de ses amis qui reçoit un coup de couteau au bras dans une taverne malfamée du Quartier Réservé, sur les quais de la Joliette c'est une bagarre générale entre clochards qui éclate en pleine distribution de soupe, au Panier c'est un mac chinois qui passe violemment à tabac une prostituée au milieu de la rue, place Victor Gélu c'est une horde de dockers italiens enragés qui déboule pour casser du noir, résultat de la rivalité salariale aiguë qui sévit alors sur le port entre travailleurs transalpins et sénégalais...

Bien pire, Claude McKay fut témoin de deux meurtres de sang-froid perpétrés sous ses yeux effarés : une fille tuée par son mac d'une balle dans la tête dans un bordel discret de la Fosse, et quelques semaines plus tard un marin abattu par un petit nervi du quartier, qui lui reprochait d'avoir flanqué une raclée à sa protégée

« Port préféré des matelots en bordée sans permission, infestée de toute la racaille des pays méditerranéens, repoussante et attirante dans son abjection aux longs crocs sous ses dehors pittoresques, cette ville semblait proclamer au monde entier que la chose la plus merveilleuse de la vie moderne était le bordel ! »

Rue de l'AraignéeEn 1926 dans Marseille Porte du Sud, le grand reporter Albert Londres n'est pas plus tendre sur le Quartier Réservé de la cité phocéenne : « il est impossible de traverser ce quartier sans subir le malaise de son atmosphère, un lieu labyrinthesque qui tient surtout de l'égout. C'est là où le peuple des mers vient se remonter le coeur. Il se promène lentement dans l'immense boîte à musique. Il passe, il repasse, il s'assoit, il boit, il pense, il regarde, il choisit, il s'offre la femme qui lui plaît. Il se délasse du bateau, des longues traversées, de la vie entre hommes. C'est la cité des mauvais coups. La crapule, ici, est sur ses terres ».

Dix ans plus tard le journaliste Jean Bazal, faisant la tournée des bars dans le quartier, s'étonne pour sa part qu'il soit devenu si calme : il n'a en effet assisté au cours de la nuit qu'à deux rixes, écrit-il sur un ton ironique, une bagarre générale dans un bistrot arabe de la rue Bouterie qui laisse tout de même quatre hommes à terre, et un affrontement au couteau entre marins africains au détour de la rue Coutellerie.

A son tour Blaise Cendrars raconte le quartier dans son Panorama de la Pègre paru en 1935, à travers l'une de ces phrases intemrinables dont il a le secret : « Errant dans ces ruelles, poussant la porte des bouges les plus infâmes, miséreux, découvrant dans des trous d'ombre des Arabes teigneux, des Nègres grelottants, des Orientaux loqueteux en mystérieux conciliabules, m'attendant à chaque instant à entendre le crépitement d'une " revolverade " et à voir détaler et tourner le coin des Espagnols fuyant sur leurs semelles d'espadrilles, ou chanceler un matelot scandinave blessé à mort, je me disais que, pour ne pas perdre de vue le but de mon enquête, je devais descendre beaucoup plus bas ou viser beaucoup plus haut..

Mais d'autres gardent pourtant un souvenir plus doux, presque ému de cette époque et de ce quartier. C'est le cas notamment de l'écrivain Pierre Mac Orlan, qui se rappelle avec tendresse son premier passage dans le coin en 1906 :

« La rue vivait dans un gai désordre plus sentimental que vénal. Il y avait là, flânant coude à coude, des hommes de toutes couleurs et de toutes provenances. Ce n'était pas canaille mais bon enfant. Il y avait là des matelots, des spahis à burnous rouges, des coloniaux en vareuse bleue, des sous-offs d'infanterie légère en képi-foulard galonné d'argent. Il y avait des filles courtes et trapues, des Maltaises et des filles du Nord, des Espagnoles, des Belges et des Allemandes. Il y avait des enfants, des agents de police débonnaires, des artistes et des écrivains. On trouvait là un accueil amical, la présence de l'aventure, la vie pure et sans contrainte. »

Le reporter Armand Villette dresse lui aussi, parmi d'autres, un portrait plutôt bon enfant du quartier dans Détective en 1930 : « La prostitution est partie intégrante de la vie marseillaise. Elle s'exerce avec une telle bonne humeur, une telle simplicité, un tel entrain, une telle franchise que personne ne songe à s'en offusquer. Les hommes racontent des galéjades, les femmes se font des confidences et les gosses dépenaillés jouent dans le ruisseau malodorant qui roule continuellement  des ordures. A certaines heures, une foule bigarrée, souple et bruyante déborde de toutes les ruelles du quartier réservé et vient confluer, tels de petits ruisseaux qui courent au fleuve, dans la voie la plus large du quai proche. C'est parfois un véritable fourmillement humain. Vivant, animé, curieux, ce quartier est pour ainsi dire unique en Europe, tant par sa couleur que ses tableaux pittoresques et ses scènes imprévues. »

 

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Un Après-Guerre turbulent 

Pourtant, une fois passé le temps des nervis à l'ancienne, le bleu de travail et la casquette laissant petit à petit place au costume trois pièces et au borsalino, le climat ne s'améliora que très moyennement dans les rues chaudes. Dans l'immédiat après-guerre la tension semble même redoubler d'intensité. Des importuns ont en effet profité de l'absence des voyous pendant la Première Guerre Mondiale, occupés au front, planqués ou incarcérés pour insubordination, pour leur piquer leurs protégées. Alors, lorsque les hommes du Milieu reviennent aux affaires, les choses se mettent à barder sérieusement.

Rue Bouterie

C'est que la concurrence se fait rude sur le pavé marseillais, et des maquereaux venus des cinq continents se mettent à écumer le quartier : des Noirs d'Afrique et des Antilles qui se retrouvent volontiers sur la place Victor Gélu ou place Vivaux sur le Vieux-Port ; des Arabes et des Kabyles qui ont leurs assises autour de la Porte d'Aix et tout particulièrement rue des Chapeliers, fréquentant assidûment la poignée de cafés maures du Quartier Réservé ; des Chinois et des Indochinois, qui se retrouvent dans les restaurants asiatiques du Vieux-Port ou dans les discrètes fumeries d'opium de la rue Torte, le petit Chinatown local ; mais aussi des Espagnols, des Grecs, des Arméniens, des Maltais, des Scandinaves, des Slaves, des Hollandais...

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La tension est alors particulièrement vive avec ceux qu'on appelle les Joyeux, ces délinquants multi-récidivistes qu'on envoyait faire leur service militaire dans les Bataillons d'Afrique, les terribles Bat' d'Af', ainsi qu'avec les Légionnaires en garnison au Fort Saint-Jean, limitrophe du quartier. Plusieurs flingages en bonne et due forme seront nécessaires pour remettre les choses en ordre, et au mois de février 1919 on frôle même le massacre : ce soir-là une expédition punitive est organisée par les Joyeux, qui débarquent en nombre place Victor Gélu pour s'expliquer avec les maquereaux du Quartier Réservé, avec qui ils ont eu maille à partir la veille au soir. Ils sont accueillis à coups de revolver et ripostent immédiatement, s'adonnant à une véritable chasse à l'homme dans les ruelles des Vieux Quartiers tandis que les coups de feu fusent dans tous les sens pendant plus d'une demi-heure ! Seule l'intervention de la police mettra fin à l'affrontement, qui aura fait sept blessés parmi les soldats, tandis que plus de cent coups de feu ont été tirés au cours de la bataille, sans faire par miracle aucun mort.

C'est aussi à cette époque que la drogue commence à se répandre dans les nuits du Vieux-Port. En juillet 1916 une loi française a en effet interdit l'usage et la vente d'opium, de cocaïne et de haschich, faisant entrer le commerce de ces produits dans la clandestinité. L'usage de la cocaïne commence alors à se développer chez les fêtards noctambules tout comme chez les prostituées, vendue à la sauvette par des petits trafiquants des quais, tout comme l'héroïne. Mais c'est bien l'opium et ses paradis artificiels qui continue d'avoir les plus nombreux amateurs. Dans les années 20 ce commerce-là est principalement aux mains des Chinois et des Indochinois, qui profitent de leurs liens avec les pays producteurs du Sud-Est asiatique pour faire entrer discrètement les kilos de drogue dans le port de Marseille.

fumerie-opium-Le trafic local s'organise alors autour de la dizaine de fumeries d'opium clandestines de la ville, dispatchées autour du Quartier Réservé, rue Torte, rue Colombier, rue Négrel, place de la Major, où les consomateurs peuvent se laisser tranquillement aller à leurs rêves enfumés. Sur place les réseaux annamites (nom générique alors donné aux Asiatiques) s'associent souvent avec des petits relais marseillais, afin d'écouler plus facilement la came directement dans les lieux de perdition du Quartier Réservé. Mais d'autres filières commencent déjà à voir le jour en parallèle, directement chapeautés par la pègre marseillaise qui préfère s'alimenter directement en Egypte ou en Turquie. Dans les années 30 ces réseaux vont prospérer et faire pleuvoir les narco-billets sur le Milieu. Les prémices de la future French Connection...

 

Noirs contre Corses

Rue BouterieOutre les troubles causés à l'époque par les rivalités entre Marseillais et militaires, il est aussi à noter la situation tout aussi tendue avec les Arabes et Kabyles fraîchement débarqués d'Afrique du Nord, qui se réunissent dans les quelques cafés maures des rues chaudes, et causent à leur tour du grabuge et des déprédations en série, agrémentant quotidiennement la rubrique des faits divers violents des journaux marsellais. D'escarmouches en provocations, de rixes en menaces, la situation se dégrade alors à vue d'oeil avec les voyous des Vieux Quartiers...

On atteint l'acmé de cette violente inimité le soir du 1e mai 1919 dans une impasse de la rue de la République, au bar des Folies Bergères, un bistrot malfamé fréquenté principalement par des Nord-Africains, des Grecs et des Arméniens. Ce soir-là tout le quartier est plongé dans le noir pour quelques minutes suite à une grève éclair du personnel du Gaz et de l'Electricité, et on doit s'éclairer au bec de gaz pour pouvoir continuer les parties de cartes entamées. C'est alors qu'éclate une bagarre qui dégénère rapidement en véritable fusillade de western lorsque François Fredenucci et son ami Orsoni, deux Corses du Panier, dégainent leurs Brownings et vident leurs chargeurs à la volée sur leurs ennemies. Deux Tunisiens et deux Algériens sont fauchés net sans autre forme de procès, atteints au torse et à la tête, et agonisent au milieu de la rue déserte... En cette après-guerre mouvementée, décidément, Marseille prend des allures de véritable Far West. L'outlaw Fredenucci périra lui même de mort violente quelques temps plus tard, assassiné par son propre gendre ! 

noirs bohèmesMais à l'époque c'est surtout l'antagonisme entre les Corses et les Noirs qui fait parler. Ces derniers, Sénégalais, Antillais ou Guinéens, ont en effet profité de la guerre pour imposer leur présence turbulente et rieuse dans la Fosse, marins sans affectation, soldats démilitarisés ou simples vagabonds venus des colonies. Une bonne partie se sont alors accaparés des filles de mauvaise vie pour profiter eux aussi de l'argent facile du proxénétisme. Ils ont ainsi élu domicile dans le quartier du Vieux-Port, avec pour QG les quelques bars créoles de la communauté et surtout la célèbre Boîte à Papa, un dancing endiablé de la rue Torte tenu par des Martiniquais. Leurs rangs grossissent à nouveau en 1920, lorsque des tirailleurs sénégalais cantonnés au Camp Mirabeau sont massivement démobilisés, et rendus à la vie civile par leur hiérarchie.

Mais c'est qu'à l'époque les Corses eux aussi se font de plus en plus nombreux à Marseille, fuyant la misère de l'île de Beauté et composant jusqu'à un dixième de la population de la ville, 60 000 insulaires au total, regroupés principalement dans le quartier du Panier, juste au-dessus du Quartier Réservé. Et parmi eux, inévitablement, son lot de gangsters portés sur le proxénétisme et voyant d'un mauvais œil la place que se sont accaparé certains Noirs.

Gabriel Simplon

Les escarmouches vont alors se multiplier, et les incidents s'aggravent rapidement autour des années 1919-1920. C'est le cas notamment lors du conflit opposant la bande ajaccienne des frères Mattéi et la bande des Guadeloupéens, menée par Gabriel Simplon et basée dans une taverne créole de la rue de la Rose. L'Ajaccien Ange Muraccioli, particulièrement virulent, aurait même juré devant le QG de ses ennemies qu'il crèverait les yeux de tous les Antillais de Marseille. La haine que se voue les deux bandes entraînera alors plusieurs fusillades mortelles dans le quartier, et se terminera dans le sang par le meurtre d'un inspecteur de police, abattu le 12 juillet 1920 rue de la Loge. Plusieurs Guadeloupéens seront envoyés au bagne suite à ce meurtre, Gabriel Simplon manquant même d'être lynché par la foule lors de son arrestation.

Le clan Guérini dans les années 30Car ce sont bien les Corses qui, dans ces années 20, sont en train de prendre une position de premier plan dans le Milieu français, et tout particulièrement à Marseille où ils sont les plus nombreux. Les ruelles chaudes du Quartier Réservé leur servent alors de véritable tremplin pour lancer leur carrière criminelle. Ils vont ainsi petit à petit conquérir les premières marches de la haute pègre, forts de leur esprit de clan et d'une solidarité insulaire bien réelle, de leur culture des armes à feu et de la vendetta, et des liens étroits qu'ils ont su entretenir avec leurs compatriotes dans la marine marchande, dans la police, dans l'administration coloniale ou dans les douanes, et surtout dans la politique.

François Spirito et Paul CarboneDe nombreux Corses vont ainsi commencer leur carrière dans le Quartier Réservé avant de se lancer à la conquête du Milieu, comme l'aventurier Dominique Paoleschi, le vindicatif Joseph Marini qui s'imposera comme un caïd de Montmartre dans les années 30, les célèbres frères Guérini qui vont petit à petit devenir les plus gros proxénètes du grand sud, ou encore Jo Renucci, un as du braquage reconvertit dans le racket des cercles de jeux, qui finira caïd de Tanger et des trafics de Méditerranée.

Parmi eux Paul Carbone dit Venture est, et restera, le plus célèbre gangster insulaire de cette nouvelle génération. Né à Propriano en 1894, il grandit au Panier avec sa mère et ses frères, et joue volontiers du coup de poing et du revolver dans l'atmosphère interlope du Quartier Réservé pour se faire respecter. Courageux et intelligent, petit Al Capone en puissance très proche des hommes de la mairie, il deviendra le taulier de Marseille dans les années 30, caïd des femmes et de la drogue avec son complice de toujours François Spirito, dit Lydro ou Beau Ficelle, avant de devenir un grand collaborateur de circonstance pendant l'Occupation à ses côtés ! 

 

Antoine La Rocca dit La Scoumoune

Antoine La Rocca, le sang chaud du Vésuve

Si Carbone est Corse, Spirito, lui, est bel et bien Italien, l'autre grande famille marseillaise (un Marseillais sur cinq était alors de nationalité transalpine). Des Toscans, des Piémontais, des Siciliens, et surtout des Napolitains, qui ont fait du quartier Saint-Jean leur fief. Connus pour leur bonhomie, leur tchatche et leur verbe haut, mais aussi pour leurs colères spectaculaires et leur sens de l'embrouille, les voyous napolitains vont en effet quelque peu défrayer la chronique dans ces années-là. Mathieu Zampa est de ceux-là, père du futur caïd Tany Zampa, ou encore Angelo Galboni, qui deviendra une terreur des bas-fonds de Londres.

Antoine La Rocca dit La Scoumoune

Mais s'il ne fallait se rappeler que d'un seul, ça serait sans aucun doute d'Antoine La Rocca dit la Scoumoune, tant ce voyou vindicatif a marqué au fer rouge les mémoires du Quartier Réservé depuis son QG de la rue du Radeau. Arrivé encore enfant à Marseille avec sa mère en 1898, La Rocca grandit dans un taudis de Saint-Jean et gagne sa vie comme cireur ambulant sur le Vieux-Port, devenant l'enfant chéri du quartier réservé. Bagarreur et turbulent il va pourtant rapidement commencer à en faire trembler plus d'un malgré son cœur d'or. Au début des années 20 il se met en effet avec quelques fidèles à racketter à tour de bras les proxos du Quartier Réservé, semant la terreur parmi ces messieurs, méprisant par-dessus tout ces souteneurs qui avilissent les pauvres femmes. 

Ce qui lui vaudra d'entrer en guerre ouverte avec l'équipe des frères Russo de Saint-Mauront, ravivant ainsi les vieilles querelles entre les deux quartiers antagonistes. L'affrontement atteindra son paroxysme le 19 mars 1923, lorsque La Rocca surgit armé jusqu'aux dents à l'intérieur du bar Pierre de la rue Saint-Laurent. Vidant ses chargeurs dans le tas sans sommation, il tue deux femmes et un barman innocents. A la suite de l'indignation provoquée par la tuerie, la Scoumoune n'aura d'autre choix que de fuir à l'étranger où il réitérera ses exploits sanglants, que ce soit à Alexandrie, à Buenos Aires ou à Barcelone. Véritable légende du Milieu, il finira assassiné en 1947 dans un cabaret de Pigalle après avoir passé 10 ans au bagne.

 

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De Saint-Jean à l'Opéra : la fin d'une époque

Antoine La Rocca fut sans doute la dernière grande terreur du Quartier Réservé. Dans les années 20 la pègre est en effet en train de se transformer et gagne en respectabilité. Petit à petit l'univers des nervis, des durs à casquette et des bagarres au couteau disparaît complètement, en même temps qu'un certain folklore. Au style apache succède le style nouveau riche façon Al Capone, costumes clinquants taillés sur mesure, borsalino penché sur les yeux, bagues aux doigts et diamant en épingle de cravate, cigare et chaussures bicolores.

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Le film Scarface de Howard Hawks va venir définitivement entériner la mode des nouveaux gangsters à sa sortie en 1932, les nervis marseillais se pressant au cinéma pour admirer les exploits des héros de la prohibition. Son équivalent phocéen, Justin de Marseille de Maurice Tourneur sortie un an plus tard, sera quant à lui interdit de projection dans toutes les salles de la ville tant il donnait une mauvaise image de la cité phocéenne. 

La même année, les exploits du gangster Camille-Emile Maucuer sèment l'effroi dans la population après un braquage sanglant au bureau de poste de Saint-Barnabé, durant lequel la terreur de la Belle-de-Mai a abattu trois inspecteurs de police à coups de Browning et d'Hamerless. Désormais, et pour toujours, Marseille sera considérée comme le Chicago français. La ville sera même mise sous tutelle de l'Etat suite à l'incendie des Nouvelles Galeries sur la Canebière qui fit 73 morts en 1938, faisant éclater au grand jour le scandale des emplois municipaux fictifs et l'incurie chronique d'une mairie gangrénée par ses liens avec le crime organisé. 

L'arrêt de mort symbolique du Quartier Réservé est quant à lui confirmé en 1932 : le 1e février le préfet des Bouches-du-Rhône promulgue en effet un arrêté permettant l'ouverture de maisons de tolérance (les bordels) en dehors de la zone bénie de la prostitution. L'arrêté vient en réalité entériner une situation de fait, le Quartier Réservé ayant connu un lent déclin tout au long de la deuxième moitié des années 20, n'aiguisant plus que l'appétit des gagne-petits et des proxos de seconde zone. Pierre Mac Orlan ne s'y trompe pas dans son reportage sur les rues secrètes de Marseille en 1934, lui qui le chérissait tant 30 ans plus tôt : « Cette promenade dans le Quartier Réservé du Vieux Port fut concluante. Le Quartier Réservé n'existait plus ».

François Carbone et Jean-Noël Carbone

Le quartier qui a désormais les faveurs des beaux voyous marseillais, c'est celui de l'Opéra, juste de l'autre côté du Vieux-Port. Et véritable antithèse de la Fosse et de Saint-Jean : ici pas de ruelles tortueuses et de linge au balcon, mais des rues rectilignes et aérées, un plan urbain en quadrillage, des immeubles modernes. Et son lot de lieux de plaisir : des brasseries, des bars, des cabarets, des restaurants, des hôtels borgnes et des maisons closes dispatchés dans une vingtaine de rues propres et ordonnées : la rue Sainte, la rue Lulli, la rue Haxo, la rue Davso, la rue Molière, la rue Saint-Saëns...

Un changement d'adresse symbolique d'un changement de mentalité et d'époque dans le crime organisé marseillais. Le Milieu a désormais soif d'espace, de modernité et d’honorabilité, il est en train d'atteindre une ampleur nationale et le vieux Quartier Réservé est loin de suivre le rythme de ces changements de grande envergure !

L'usage des armes à feu et de la voiture se banalisent alors, amenant avec eux leur lot de règlements de compte à l'américaine et de braquages beaucoup plus professionnels, le trafic de drogue se développe très rapidement et met en place les bases de la future French Connection, les liens politico-mafieux se font de plus en plus étroits, les machines à sous placés clandestinement dans les cafés débarquent, et on se met à lorgner sur les cercles de jeux et les casinos. Les liens criminels se nationalisent, commençant à laisser entrevoir la naissance d'un véritable Milieu français à l'échelle de tout le pays, tandis que les trafics en tous genres s'internationalisent à vitesse grand V. Bref, le Milieu entre dans la modernité, et le Quartier Réservé est à la traîne.

rue du Coin de Cabries

La rue Bouterie et ses alentours vont pourtant continuer de défrayer la chronique régulièrement dans les colonnes du Petit Provençal, du Méridional et du Petit Marseillais. Les règlements de compte restent en effet le lot quotidien du quartier. Comme en cet été 1937, lorsqu'un paysan du Val de l'Hugonnet, Julien-Marie Roure, arrache du trottoir une jolie fille du quartier dont il est tombé follement amoureux, Josette Piot dite Fanny. Il la cache alors dans la ferme familiale où vivent ses deux frères, ce qui ne plaît guère à Félix Seroni, le mac de la fuyarde. Il finit par localiser Fanny dans l'arrière-pays, et s'en va la récupérer manu militari avec deux complices... Que s'est-il passé alors ? Quelques jours plus tard la police retrouve leur voiture vide près de la ferme, tandis que les trois voyous resteront portés disparus pour toujours. 

A Marseille on jase beaucoup sur cette histoire, tout particulièrement à l'Opéra où on se moque volontiers de ces petits macs du quartier réservé incapables de faire face à une bande de paysans mal décrottés. Définitivement, la Fosse n'est plus ce qu'elle était...

Alors, lorsque les Allemands détruisent ce qu'il reste des anciennes rues chaudes de Marseille en 1943, la grande époque du quartier est révolue depuis longtemps. Le temps où la bande des 21 et celle de l'As de Trèfle se disputaient ce petit rectangle de vice et de fête à coups de couteau et de revolver est définitivement enterrée. Le quartier réservé est mort, mais le Milieu, lui, est né.

explosion

destruction de loin

maison seule

Les Vieux Quartiers après destruction

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rue de Bourgogne

Rue des Clovisses

Le Bar des Colonies des frères Guérini

Rue Pierre Qui RageLe Bar Edouard place Victor Gélu

rue des Ferrats

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Mec flingue

Famille napolitaine de Saint-Jean

Rue Bouterie

Les Vieux Quartiers en 1943